Entretien avec Bruno Salamone

Bruno Salamone, ce grand garçon discret à l’humour pince-sans-rire se dévoile sur le blog d’Agent 002. L’occasion de faire le point sur sa première partie de carrière, à un moment charnière de son parcours symbolisé par la sortie de son film d’animation dans la série « Laboratoire d’images » saison 2. Il nous parle de sa bande d’amis illustrateurs rencontrés à Strasbourg, de ses obsessions graphiques, de la préparation de son film et de son  désir de ne plus être confondu avec un (presque) célèbre comique à l’homonymie presque parfaite. Un entretien drôle, émouvant et très révélateur d’une sensibilité à fleur de peau.

AGENT 002 : Tu as commencé il y a une bonne dizaine d’années, tu fais partie des pionniers de l’agence et tu es passé par l’Ecole des arts décoratifs de Strasbourg. Quel premier bilan tires-tu de ton travail d’illlustrateur et comment perçois-tu son évolution en dix ans ?

Bruno Salamone : Cela fait déjà quinze ans, aaargh… Je me souviens de mes premiers dessins sur minitel, puis j’ai troqué mon telex contre un fax… Mon premier scanner d’occasion à 5000 francs, l’apparition des calques dans photoshop, mon premier modem, les gros syquest de 44 mo… etc…
De mes cinq ans aux arts déco, j’ai surtout appris des années dites de « tronc commun », où nous avions accès à tous les ateliers, la sculpture, la peinture, la gravure, le métal, le bijou… Des étudiants venant de pays différents, nous dansions sur les tables et chantions à la moindre occasion, dans un vieux manoir en brique : Fame !!!

Bruno et ses amis

C’était une chance de pouvoir s’essayer à ces disciplines artistiques, en sortant d’un bac « arts appliqués » (F12), préparant plutôt à un BTS, d’archi ou graphisme, et après ces deux années,  je suis entré dans l’atelier de Claude Lapointe… Fini l’insouciance et la légèreté .
Si je devais tirer un bilan, je dirais que c’est un métier vraiment difficile, il faut s’accrocher, passer par des moments de remise en question, ce n’est pas toujours facile d’en vivre : il faut s’accrocher !

J’ai pu faire de belle rencontres, mes amis illustrateurs avec lesquels j’ai partagé des ateliers, cela a été fondateur ces années où nous débutions ensemble ( avec Delphine Durand, Anouk Ricard, Vincent Balas, Lucie Durbiano, Benjamin Chaud …), mais aussi tous ces passionnés, éditeurs, DA, iconographes, qui appellent après avoir vu un petit dessin… c’est assez magique.

J’ai toujours été un peu disparate, éclectique, j’aime le dessin, la cuisine dans photoshop, dans flash, illustrator, les expériences graphiques… J’ai  travaillé dans des domaines différents, pour la presse jeunesse, la publicité, un peu de BD, du parascolaire, du dessin animé, et maintenant en tant que réalisateur et animateur…

Cela m’a peut-être fait perdre du temps parfois, d’essayer d’être sur tous les fronts, et mes dessins sont souvent éphémères, publiés dans un magazine, puis oubliés… Parfois même, ils peuvent sembler bâclés,  j’en suis conscient, j’essaye de m’appliquer un peu plus, de faire des crayonnés…

Ces prochaines années j’aimerai faire les bons choix, essayer de prendre du recul et me concentrer sur de beaux projets en édition et en réalisation de films animés.
AGENT 002 : Après avoir travaillé beaucoup pour la presse jeunesse, ton travail prend une direction plus adulte, et tu as exposé tes dessins en noir et blanc pour la première fois chez L’articho l’an passé. Quels sont tes projets dans ce domaine ?
Bruno Salamone : Je suis toujours très intéressé par l’édition jeunesse, je viens d’ailleurs d’illustrer un album chez P’tit Glénat (« Pauvres dragons » sur un texte de Gudule). C’est un aspect ludique et humoristique de mon travail, où je peux dessiner des personnages stupides, des petits monstres rigolos en m’amusant vraiment, en mélangeant gribouillis, collages de matières, expérimentations diverses dans photoshop…

Couverture de Pauvres Dragons, édition P'tit Glénat

extrait de Pauvres Dragons, édition P'tit Glénat

Mais, si j’aime vraiment les blagues débiles, j’ai toujours eu un univers plus sombre, des dessins plus poétiques et mélancoliques. Je me suis longtemps demandé si je ne devrais pas avoir deux identités distinctes pour que ces deux mondes a priori opposés, puissent évoluer en parallèle, mais finalement la cohabitation semble possible. Je pense tout de même changer de nom prochainement, pour qu’on ne m’appelle plus SalOmone (comme mon « presque homonyme »)… je pensais à Salomane, je trouve que ça sonne bien…


Concernant ces dessins, j’aime bien dire qu’il s’agit d’apparitions, de rencontres avec un imaginaire proche de mon inconscient, en réponse à une mélancolie chronique, et pour apaiser des angoisses personnelles. D’abord dessinés sur des feuilles volantes, autour d’un bol de Ricoré, ou lors d’une conversation téléphonique gribouillée, j’essaye maintenant de leur donner plus de valeur, j’essaye de m’appliquer, de faire évoluer cet univers, je commence à choisir des beaux papiers, je prends peut être plus confiance en moi.

C’est assez paradoxal tout de même, dessiner pour calmer son malaise, en secret, et finalement suite à la demande de L’articho, les exposer au regard de tous…C’est assez gênant de se livrer au regard des autres, mais c’est sûrement assez banal de dire ça. Nous avons d’abord fait une première expo dans leur atelier il y a deux ans, puis j’ai participé à leur grande exposition collective « Aller retour » à la Maison des métallos.
Cela fait plusieurs années que je travaille sur un projet dont le nom de code provisoire est « Dépressman », une sorte de journal intime, autour d’un personnage qui attend, laissant vagabonder son imagination, regardant le monde différemment, et se protégeant en utilisant des déguisements de monstres rassurants…


L’univers est installé, le héros est prêt, et une amie auteur et metteur en scène de théâtre, Emilie Rousset m’a écrit des textes… Mais cela prend beaucoup de temps, il faudrait que je m’isole et me concentre uniquement sur ce projet qui me tient vraiment à coeur. Mais ce personnage a tout de même commencé à vivre, dans le film que j’ai réalisé avec Kitty Crowther, « Le Banc » où nous avons fait se rencontrer nos univers, et dans mon film pour « Le laboratoire d’images 2 » , « Egaro »…

"Le banc " à découvrir en cliquant sur l'image

AGENT 002 : Après avoir réalisé un premier film « Le banc » avec Kitty Crowther en 2010, tu viens de co-réaliser un film dans la série de Christian Janicot. Celui-ci a été diffusé le 6 juin sur Canal + et au festival d’Annecy. Peux-tu nous parler de cette expérience avec les étudiants en animation ?
Bruno Salamone : J’ai eu beaucoup de chance, j’ai travaillé avec une équipe de cinq élèves talentueux, exigeants et complémentaires qui eux aussi se sont donné corps et âmes à ce projet ! ( Benoît Delaunay, Maïwenn Le Borgne, Anaëlle Moreau, Alexia Provoost, Simon Taroni ). Ce n’était pas toujours simple de communiquer, il y a eu des tensions, des petits « clash », mais au final, les problèmes qui semblaient insurmontables ont toujours été résolus…
Je me suis vraiment très impliqué, j’ai écrit le scenario, dessiné le story board, et j’étais « co-réalisateur » avec les étudiants.

recherches pour "Egaro"

Un gros travail ensuite sur les matières, le rendu, l’éclairage, les ambiances colorées, les ombres dessinées, toutes ces petites choses, ces petits détails qu’il faut gérer, ajuster avec finesse pour créer une ambiance particulière et originale, en essayant d’être le plus proche possible de l’univers dessiné de référence. Un vrai travail d’équipe !!!
Mais ce n’était pas toujours facile d’être celui qui dit non, qui va chipoter sur les moindres détails, sur la position d’un bras, la modélisation d’une oreille ou d’une narine…En fait c’était même « pénible » de devoir passer d’abord par un refus, puis par une justification, pour enfin trouver une approche plus juste.
Mais c’était vraiment nécessaire, car sinon chaque petit écart dans l’adaptation, la modélisation, l’animation, nous éloigne du projet initial. On risque de perdre la petite étincelle qui se produit lorsqu’on écrit le scenario et qu’on s’imagine le film avant qu’il ne soit fait… Nous avons aussi travaillé ensemble sur l’acting des personnages, c’était assez rigolo, en filmant des peluches, en essayant de trouver la bonne démarche du héros..

recherches pour "Egaro"

En tout, on a travaillé pendant six mois !!!
De mon côté, j’ai dû dessiner toutes les matières des personnages, des décors, chaque meuble, chaque petit morceau, en séparant tout ça pour qu’ils puissent recoller, recomposer ce puzzle. Avec à chaque fois des allers-retours en train, par mail, par téléphone, l’école étant à Valenciennes…Les étudiants, eux aussi, étaient très exigeants, il m’ont poussé au maximum, n’hésitant pas à me dire quand ils étaient déçus par apport à leurs attentes…Ça met la pression…Ça m’a beaucoup apporté.

En participant à ce type de projet, je tenais vraiment à trouver un petit truc en plus, qu’il y ait une rencontre entre la 2D, mes gribouillis, et la 3D, avec toutes ses possibilités techniques. J’avais, quelques mois avant, travaillé sur les pubs Belin, où j’avais animé les visages des personnages en 2D sur des corps en 3D. J’ai pu réutiliser cette technique, pour tous les petits fantômes du film…J’en ai profité pour faire des ajouts 2D animés, notamment pour la scène sous l’orage, et d’autres petits détails à droite et à gauche…
Les élèves aussi ont dessiné des matières animées. C’est assez intéressant de voir des étudiants en images de synthèse, sortir leur crayon et prendre du plaisir à dessiner sur papier. Ils sont d’ailleurs souvent d’excellents dessinateurs.

extrait du film "Egaro"

Je suis vraiment satisfait du résultat, je crois qu’on est arrivé à un rendu différent de ce qu’on l’on peut voir habituellement, tout en ayant une approche sensible, ce qui n’est pas évident dans ce type d’histoire « poétique ». Le film a eu, lors des projections à Paris et à Annecy, un bon accueil. Avec Christian Janicot nous pensons maintenant à la suite …

extrait du film "Egaro"

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